Des données structurées pour le BIM

  

Gianluca Genova, chef du laboratoire pour le travail numérique intégral chez Basler & Hofmann, explique l'atout que représentent des structures de données standardisées dans le choix des produits.  
Interview: Gaby Jefferies

Vous êtes à la tête du laboratoire IDA. Que fait-il exactement?
Le laboratoire IDA a été fondé il y a un peu plus de deux ans pour répondre à une exigence qui a toujours été chère à Basler & Hofmann: penser et concevoir de manière holistique. Dans le contexte de la numérisation, de nouvelles opportunités sont offertes et nous aimerions les explorer dans l’IDA. Nous voulons les développer dans l'IDA. Les modèles numériques, par exemple, transcendent les frontières entre les disciplines. Notre laboratoire IDA en est l'exemple: nous sommes une équipe de 30 personnes comprenant des architectes, des ingénieurs civils, des ingénieurs en mécanique et en électricité, des programmeurs, des développeurs de logiciels, des physiciens du bâtiment, des experts en FM, des modélisateurs BIM ayant une formation en installation, etc.  

Que faites-vous dans ce laboratoire? 
Le laboratoire IDA est en quelque sorte un «noyau» à partir duquel sont élaborées les innovations de Basler & Hofmann.  Les nouvelles technologies numériques y jouent bien sûr un rôle majeur, mais pas seulement. Le facteur humain et sa gestion des nouvelles technologies est tout aussi important pour nous. Plus précisément, nous testons dans quelle mesure une nouvelle technologie comme la réalité augmentée (RA) pourrait être bénéfique pour nos clients. Si nous y voyons un potentiel, nous démarrons un projet pilote, en interne ou avec nos clients, pour tester cette «nouveauté» dans la pratique. Dans le cadre de l'agrandissement de notre siège administratif, par exemple, nous avons examiné dans quelle mesure la RA pouvait être utilisée pour le montage dans les installations du bâtiment. Pour y parvenir, nous allions l'audace des jeunes qui ont une nouvelle vision des choses, à l'expérience de nos professionnels chevronnés et nous travaillons avec des partenaires visionnaires.

Comment ces derniers mois ont-ils modifié votre travail ou votre secteur d'activité?
Le confinement a accéléré la numérisation dans le secteur de la construction: toutes les communications se sont faites numériquement. Le plus grand changement pour nous, c'est que nous n'avons soudain plus eu à expliquer pourquoi nous faisons du BIM, pourquoi nous avons besoin de bases de données numériques. Soudain, les avantages étaient évidents pour tout le monde. Nous pouvons maintenant nous concentrer pleinement sur la manière d'utiliser au mieux les nouveaux outils et les méthodes numériques.  

Comment choisir un produit de construction aujourd'hui? 
Dans la planification conventionnelle, les informations sont obtenues à partir de catalogues de composants ou alors on contacte les fabricants et les fournisseurs. L'expérience personnelle de l'ingénieur y tient une grande place. Dans la planification numérique, les composants - les objets BIM - sont assemblés dans une maquette. Nous recevons les données de ces composants sous forme numérique de la part des fournisseurs ou dans des bibliothèques d'objets. Nous pouvons y faire une recherche en entrant les conditions cadres, dans certains cas il y a même des interfaces avec l'outil de l'auteur BIM, et le système fait une présélection et suggère des variantes. Lors de modélisation, notre équipe veille à ce qu'un produit soit choisi dès la phase de conception. Cela présente l'avantage d'utiliser des produits compatibles entre eux et cela garantit le fonctionnement optimal du système prévu. Cela nous permet d'assurer le fonctionnement optimal du système prévu. 

Quels sont les défis que le processus décisionnel entraîne? 
Le principal défi est qu'il existe de nombreuses bibliothèques ayant des structures de données très différentes. Si vous associez le modèle BIM avec des composants provenant de différentes bibliothèques, le modèle peut paraître viable tant sur le plan géométrique que technique. Cependant, c'est toute la valeur ajoutée du processus BIM qui est perdue à cause des attributs non structurés des différents composants : aucun calcul ou contrôle du système ne peut être effectué, c'est-à-dire qu'aucune intelligence ne peut être constituée. Il faut pour cela une structure de données standard. Comme les différents fabricants fournissent leurs données sous différentes formes, les concepteurs ont une tâche supplémentaire qui consiste à s'occuper de la «fourniture des produits» : nous devons analyser les produits, téléphoner aux fabricants, vérifier les données et préparer les informations de manière à pouvoir les utiliser.  

Quel a été votre dernier achat erroné ? Comment cela s'est-il produit? 
En tant que société d'ingénierie, de planification et de conseil, nous n'achetons rien, donc nous ne pouvons pas faire de mauvais achats. Ce qui peut arriver, ce sont des erreurs de planification. Par exemple, dans le cadre d'une soumission de projet classique, qui n'est pas basée sur une maquette, un article peut être négligé dans l'appel d'offres. Cela peut entraîner un avenant de la part de l'entrepreneur. Ce qui peut également se produire, c'est que les produits soient modifiés pendant la construction et ne s'intègrent pas dans le système numérique de niveau supérieur. Dans le cas de notre immeuble de bureaux à Esslingen, qui a été planifié et construit numériquement, nous n'avons remarqué que lors de l'installation d'une gaine de ventilation préfabriquée qu'il manquait un raccord qui était présent dans la maquette. La machine CNC n'a pas produit le raccord parce qu'il avait une structure de données différente de celle des autres pièces et n'était donc pas reconnu par la machine. Nous en avons tiré la leçon qu'il ne suffit pas de développer des processus numériques, mais qu'il faut aussi des processus de contrôle numériques. Cet exemple montre bien pourquoi nous avons besoin d'une structure de données uniforme.  

Dans quelle mesure des standards pour la description des propriétés des éléments pourraient-elles vous être utiles? 
Si nous nous mettons d'accord sur un point de vue commun et un ensemble d'attributs communs basés sur des standards nationaux harmonisés, nous disposerons, en tant que concepteurs, d’une bonne base pour comparer les produits. Cela offrira une plus grande transparence et les données seront traçables tout au long de leur cycle de vie. Pour les fabricants également, une même structure de données présente des avantages. S'il n'y a pas de structure commune, chaque fabricant fabrique la sienne. Il en va de même pour les bibliothèques de produits. Afin d'assurer une communication entre les entreprises à long terme, nous avons besoin de structures de données standardisées. Sans quoi, il nous faut établir des connexions entre les différents systèmes et les interfaces sont connues pour être sujettes à des erreurs.  

CRB développe ce que l'on appelle des Product Data Templates (PDT). Quelle est la valeur ajoutée de ces feuilles produit uniformes? 
La comparabilité, la prise de décisions équitables, l’échange de données entre différents outils et leur lecture automatisée. Les PDT contribuent, en outre, à garantir la traçabilité des systèmes, même complexes, dans toutes les phases du cycle de vie, puisque les informations sont toujours disponibles, et les PDT solutionnent le problème des différentes bibliothèques de données. Les PDT sont une sorte de fiches produit harmonisées sur la base desquelles nous mettons en place nos processus internes, nos algorithmes et nos scripts. Mais il est important de s'assurer que les bibliothèques de produits, c'est-à-dire les informations provenant des fabricants, ont la même structure.  

Que souhaitez-vous dans ce contexte? 
Nous utilisons de nombreuses bibliothèques d'objets BIM internationales ainsi que des objets BIM provenant de fabricants actifs au niveau international. C'est pourquoi je souhaiterais que lorsque l’on créée un PDT, on vérifie si des définitions internationales sont déjà existantes. Cela ne fait pas tellement de sens de développer un PDT national, il est important de tenir compte du contexte international. Le buildingSMART Data Dictionary peut ici aider à clarifier les traductions ou les définitions linguistiques. 

Vous faites partie du comité directeur des «Building Rooms» de buildingSMART International. Comment évaluez-vous l'évolution en Suisse? Quelles différences voyez-vous par rapport aux autres pays? 
Chaque pays a ses forces et ses faiblesses dans la numérisation du secteur de la construction. Je vois une différence entre les différents pays surtout dans la façon de collaborer. En Suisse, nous avons traditionnellement une forte séparation entre le monde de la planification et celui de la construction. Cela signifie que le concepteur est initialement responsable de l'exécution du projet, tandis que l'entrepreneur arrive plus tard et n'a que peu d'influence sur la maquette numérique.  En Amérique, les deux parties travaillent main dans la main, tandis que dans les pays nordiques, les entrepreneurs sont responsables de l'exécution dès le début. Ces différences ont aussi une incidence sur le moment du choix du produit. En Suisse, la phase d’étude a tendance à prendre beaucoup de temps et cette décision a lieu tardivement. Le fait que la Suisse soit entrée relativement tard dans le BIM présente certains avantages : on peut se baser sur les expériences faites dans les autres pays. Nous avons également des atouts en termes de culture, car l'ouverture et l'équité sont très importantes pour nous. En résumé, je dirais que nous sommes sur la bonne voie.  

Gianluca Genova, chef du laboratoire pour le travail numérique intégral (IDA Lab), Basler & Hofmann AG. Il est titulaire d'une licence en architecture avec une spécialisation en aménagement urbain et régional. Pendant son master en systèmes de construction intégrés à l'ETH Zurich, il a rejoint Basler & Hofmann comme stagiaire pour la coordination BIM. Il dirige actuellement le laboratoire IDA. En tant qu'intégrateur BIM, il conseille les entreprises et les institutions du secteur public sur la manière dont elles peuvent utiliser le BIM pour réaliser leurs projets de construction.