Gestion des données et des informations – Point de la situation

  

Les différents acteurs des projets de construction sont aujourd’hui confrontés à de nombreux défis. La spécialisation croissante entraîne une charge de travail supplémentaire de coordination et de communication et les progrès de la numérisation nécessitent de traiter toujours plus de données et d’informations. Quelles sont les préoccupations des spécialistes à ce sujet? Un concepteur et deux maîtres d’ouvrage exposent leurs points de vue.

Gaby Jefferies
05.07.2021

Les avantages promis par la méthode BIM – p. ex. meilleure planification grâce à une coordination précoce des acteurs ou à une détection précoce des erreurs – ne sont souvent pas au rendez-vous. Cela s’explique par le fait que les différents rôles au sein du processus de construction ne disposent pas au moment opportun des données et informations nécessaires. Le défi est considérable car les aspects du modèle de l’ouvrage ou des informations de l’ouvrage à prendre en compte diffèrent grandement selon la discipline, le rôle, le moment et le cas d’application. Il n’est pas rare que les différents acteurs recourent à d’immenses tableaux Excel pour gérer la masse d’informations. Ces tableaux sont toutefois propices aux erreurs, non standardisables, et doivent être recréés pour chaque projet. CRB et l’Institut Digitales Bauen de la Haute École spécialisée de la Suisse du Nord-ouest FHNW ont développé une solution pour l’échange d’informations.

Le Serveur Profil BIM, disponible dans sa première version depuis la mi-mars, aide les spécialistes dans la description précise et cohérente des données et informations dont ils ont besoin ou qu’ils doivent fournir pour un processus ou une activité. L’échange standardisé des données et des informations facilite la compréhension et améliore la qualité des données ainsi que la collaboration. Cela vaut tant pour les mandants et leurs exigences d’information pour la planification et la construction que pour les exploitants et leurs exigences d’information pour l’exploitation et l’entretien.

Pour en savoir plus sur la manière dont le thème de la gestion des données et des informations est perçu actuellement dans la pratique, nous avons interrogé différents acteurs.

    

«Le Serveur Profil BIM est un instrument qui assiste l’équipe de projet lors de la saisie systématique des informations utiles.»

Marc Pancera, Responsable VDC, Centre de compétences, Itten+Brechbühl AG

En quoi la situation initiale décrite a-t-elle changé ces dernières années?
Nous sommes de plus en plus confrontés à des «projets BIM» qui demandent de fournir des listes de données interminables ou d’appliquer de exigences logicielles, mais pour lesquels les définitions du projet et les objectifs du client ne sont pas clairement indiqués. Cela génère une charge de travail très importante avant même qu’un projet ne démarre. Nous devons montrer qu’il est d’abord nécessaire de se mettre d’accord sur les objectifs à atteindre pour le client dans le cadre du projet. Notre équipe de projet peut alors en déduire des cas d’application et des activités spécifiques, et fournir ainsi les informations réellement nécessaires au bon moment dans la qualité appropriée et au bon endroit. Cette approche systématique est déjà décrite depuis 2017 dans la norme SN EN ISO 29481-2 «Information Delivery Manual» et dans le modèle de données ouvert SN EN ISO 16739 «Industry Foundation Classes (IFC)».

Comment gérez-vous l’augmentation de la quantité d’informations et du nombre d’intervenants?
Comme déjà évoqué, nous nous interrogeons sur l’objectif des informations. Pour nombre de projets, les listes de livraison de données se réduisent comme peau de chagrin, car le client n’en a, en fait, pas besoin ou ne pourra jamais les exploiter. Néanmoins, il convient de structurer les informations pertinentes et de s’assurer, au cours du projet, que les informations nécessaires sont disponibles dans les modèles spécialisés et les modèles partiels. Une fois que l’objectif est clair, nous définissons qui peut livrer quelles informations à quel moment. Cela améliore la compréhension mutuelle des besoins d’informations de tous les acteurs du projet et nous travaillons de concert au succès du projet. Cette démarche est décrite dans le document EN 17412-1 «Level of Information Need» qui, en Suisse, est souvent associé à tort à des phases de projet prédéfinies. Il s’agit au contraire de la systématique de définition des livraisons d’informations, liée à un objectif précis, entre deux acteurs. Le cadre est conçu pour pouvoir spécifier les livraisons d’informations sous une forme adaptée à la lecture automatisée, à l’avenir.

Quels instruments utilisez-vous ici?
Avant de choisir des outils, nous essayons d’harmoniser nos vues sur les délivrables. Cela ne peut se faire sans une communication ouverte et la volonté de comprendre les points de vue des autres acteurs du projet. Un papier et un crayon suffisent pour exposer rapidement les thèmes à tous, de manière non structurée. Durant la pandémie, les tableaux en ligne se sont révélés très utiles à cet égard. Une fois que l’on s’est mis d’accord, il faut définir les délivrables de part et d’autre. C’est précisément à cette phase qu’un premier outil est essentiel: le Serveur Profil BIM. Bien qu’il soit encore nouveau en Suisse, il s’appuie sur les bases théoriques mentionnées et les rend applicables. Il représente aussi un jalon important vers une commande systématique et intégrée.

Comment l’utilisez-vous?
Actuellement, nous décrivons notre expertise au travers de différents cas d’application dans le Serveur Profil BIM et faisons un compte rendu régulier aux développeurs. Parallèlement, nous intégrons des validations de modèles dans notre gestion des projets, en vue d’obtenir une base de données fiable pour les processus en aval (facteurs d’utilisation et de forme dans les phases initiales, déterminations des quantités et des coûts, création de valeurs référentielles, bases pour les descriptifs). Nous avons déjà pu mettre en œuvre certains de ces processus et générer ponctuellement une valeur ajoutée. Pour permettre un changement d’échelle et l’échange avec des partenaires, un langage commun est indispensable, c’est-à-dire, pour les machines, un modèle de données commun (p. ex. IFC).

Quels processus avez-vous déjà automatisés?
Dans certains projets, nous avons déjà automatisé des processus partiels tels que la détermination des quantités (pour les coûts approximatifs, les estimations des coûts ou les descriptifs), la validation de modèles (contrôle du contenu des informations) et les contrôles de cohérence (collisions, doublons, marges de révision, etc.) L’objectif est toujours d’offrir aux collaborateurs la méthode de travail la plus simple et la plus intuitive possible, et que les résultats puissent être lus par les systèmes en aval sans charge de travail supplémentaire. Le modèle IFC commun déjà évoqué constitue ici un facteur clé pour procéder petit à petit à d’autres automatisations pertinentes. En outre, il est important d’exploiter soi-même les données (listes, banques de données, répertoires). Les données internes sont extrêmement précieuses, nous devons apprendre à en tirer profit, au lieu de laisser des fournisseurs tiers le faire à notre place. Il reste encore beaucoup à apprendre sur ce point, mais la visibilité des données (visualisation des données, Business Intelligence (BI)) crée déjà une importante valeur ajoutée.

Voulez-vous et pouvez-vous déjà traiter vos projets de façon entièrement numérique?
Non, nous ne pouvons pas encore traiter un projet de façon entièrement numérique. Mais l’on peut se demander ce que chacun entend par «entièrement numérique ». Nombre de fournisseurs tiers dépeignent déjà l’avenir avec des slogans prometteurs comme «chaîne numérique», «jumeau numérique», etc., mais se fondent généralement sur leur propre produit et ses possibilités. La technologie en soi n’est cependant pas une solution stratégique. Nous voulons promouvoir une approche intégrée de l’ouvrage et de ses systèmes. Cela implique des processus communs et des équipes de projets intégrées pour créer un ouvrage global numérique et réaliste.

Comment vous assurez-vous que les différents intervenants disposent des informations nécessaires au bon moment et dans le niveau de détail requis, à chaque phase d’un projet? Et, selon vous, quel rôle joue le mandant dans ce contexte?
Comme cela a été dit précédemment, la commande ou la clarification des besoins mutuels d’informations ont une grande importance. Mais cette tâche ne relève pas d’un seul rôle, c’est-à-dire uniquement du maître d’ouvrage. Nous essayons de réunir tout le monde autour de la table, et le mandant joue naturellement un rôle central. Nous définissons les délivrables nécessaires en fonction des objectifs et des informations obtenues, et veillons à ce qu’ils soient consultables par tous, si possible avec le Serveur Profil BIM. Au cours du projet, nous nous efforçons de nous y reporter constamment et nous en servons comme base pour l’assurance qualité des modèles spécialisés.

    

«Pour la KBOB, les solutions orientées vers la pratique, pragmatiques et facilement accessibles, qui offrent une marge de manœuvre suffisante aux membres de la KBOB comme aux soumissionnaires pour formuler des commandes ou des offres appropriées aux projets, sont prioritaires.»

Anna Wimmer, experte de la Conférence de coordination des services de la construction et des immeubles des maîtres d’ouvrage publics (KBOB)

Selon vous, pourquoi est-il important de renforcer la compétence de mandant des maîtres d’ouvrage?
Nous sommes en plein processus d’innovation et de transformation dans le domaine de la gestion des informations des ouvrages: des normes et des standards sont en cours d’élaboration, mais aucune conception commune intersectorielle n’est encore établie dans la pratique. Afin de contribuer à cet effort, il est essentiel que les membres de la KBOB possèdent la compétence de mandant pour les appels d’offres de projets initiaux et pilotes. Pour la KBOB, les solutions orientées vers la pratique, pragmatiques et facilement accessibles, qui offrent une marge de manœuvre suffisante aux membres de la KBOB comme aux soumissionnaires pour formuler des commandes ou des offres appropriées aux projets, sont prioritaires.

Selon vous, quels sont les défis posés par la gestion des données et des informations?
Les pouvoirs publics sont présents sur le marché en tant que maître d’ouvrage et mandant, mais aussi – et on l’oublie souvent – en tant que propriétaire et exploitant de vastes portefeuilles immobiliers comprenant plusieurs centaines à plusieurs milliers d’ouvrages. Les membres de la KBOB disposent généralement de données de haute qualité sur leurs ouvrages, en format numérique ou analogique. Celles-ci s’étendent sur des années, des décennies, voire des siècles pour les bâtiments historiques, et proviennent souvent de sources très diverses et sont donc hétérogènes. La mise en réseau et le regroupement de données pour créer des informations pertinentes a toujours été et reste un défi aussi connu qu’épineux pour nous, à l’instar de la gestion et du développement des données. Sinon, nous devons répondre aux mêmes questions que les autres maîtres d’ouvrage: de quelles données avons-nous vraiment besoin? Comment assurons-nous une gestion des informations rationnelle et axée sur le cycle de vie? Quel est le cadre juridique national et international (responsabilité, utilisation, protection)? Comment pouvons-nous exploiter les données pour le suivi de thèmes tels que le développement durable, l’économie circulaire, les coûts du cycle de vie, etc.? Comment assurons-nous à la fois la stabilité et la flexibilité à long terme? 

Quelle aide pouvez-vous apporter ici?
En mars de cette année, la KBOB a publié l’annexe au contrat «Application de la méthode BIM aux prestations de mandataires généraux dans le secteur du bâtiment », ainsi que le document «FAQ relatif au document d’application de la méthode BIM aux prestations de mandataires généraux dans le secteur du bâtiment». Nous y présentons une proposition, axée sur la pratique, pour la description de la mise en œuvre de la méthode BIM dans le cadre d’un mandat de mandataires généraux de la KBOB. Un document d’application analogue pour les domaines Infrastructures / Génie civil est en cours d’élaboration cette année. Nous travaillons aussi, et cela sera très intéressant pour la gestion des informations, à une proposition pour la description des cas d’application «Surfaces et volumes» et «Quantités et coûts» lors de la fourniture des prestations ordinaires, c’est-à-dire les prestations «généralement nécessaires et suffisantes» selon les RPH de la SIA. Nous élaborons ces documents du point de vue du propriétaire, au sein du groupe de travail ad-hoc sur le BIM, avec la participation d’associations de branche et professionnelles telles que CRB.

    

«Le défi majeur réside dans la définition des données pertinentes.»

Nicolas Gysi, responsable Business Analyse et Assurance qualité, BVK

Selon vous, pourquoi est-il important de renforcer la compétence de mandant des maîtres d’ouvrage?
Les maîtres d’ouvrage doivent être capables de formuler leurs besoins en matière de données et d’informations, de manière précise, claire et uniforme.

En quoi la gestion des données et des informations présente-t-elle des défis pour vous, en tant que mandant?
Pour moi, le défi réside dans la définition des données pertinentes, rapporté à l’ensemble du cycle de vie. En général, la quantité de données produites en phase de construction, qui ne seront pas nécessaires ou sous une autre forme en phase d’exploitation, est bien trop importante. Il est essentiel de consigner les données pertinentes sous la forme requise. Lors de la consignation, nous séparerons les données de projets des données d’ouvrages.

Comment organisez-vous la gestion des données et des informations?
Les données de projets se trouvent presque exclusivement dans des espaces de projets, pour les données d’ouvrages, nous utilisons en partie des systèmes.

Êtes-vous déjà en mesure d’utiliser en phase d’exploitation, les bases créées pour un projet?
Oui, pour les plans (surfaces et plans pour systèmes GMAO), cela fonctionne parfaitement, pour les installations du bâtiment et d’autres parties d’ouvrage stratégiques, ce n’est pas encore satisfaisant. Nous recueillons actuellement les premières expériences de BIM pour les projets, le transfert à l’exploitation opérationnelle n’est pas encore défini précisément.

Et qu’en est-il des nouveaux projets, pouvez-vous reprendre les bases élaborées pour un projet et les adapter à un autre projet, ou recommencez-vous à zéro chaque fois?
Je dirais que nous recommençons à mi-chemin, mais nous ne pouvons en aucun cas reprendre simplement les bases.

    

Conclusion

Les réponses des concepteurs et des maîtres d’ouvrage montrent clairement l’importance d’une communication ouverte et de la clarification des besoins mutuels d’informations pour le bon déroulement des projets BIM. Le Serveur Profil BIM fournit ici de l’aide et prend en charge la gestion de ces informations.

Futur développement du Serveur Profil BIM

Depuis sa mise en service mi-mars 2021, le Serveur Profil BIM peut être testé gratuitement. La première version est en constante évolution. Cela signifie que nous ajoutons de nouvelles fonctionnalités et intégrons les enseignements tirés des retours et des souhaits des utilisatrices et utilisateurs initiaux. Le développement continu du catalogue de données de référence et des processus de référence, disponibles pour tous les nouveaux projets dans le Serveur Profil BIM, ainsi que le traitement ou l ’administration de nouveaux catalogues de données spécifiques aux projets ou aux domaines jouent un rôle important. Le mappage vers différentes versions de l’IFC sera possible dans ce cadre. La fonction d’exportation représente une amélioration notable, car elle permet l’échange de profils adaptés à la lecture automatisée. Les exigences d’information spécifiées peuvent ainsi être importées automatiquement dans d’autres applications, où elles seront utilisées pour le traitement et la vérification des modèles numériques de l’ouvrage. Le format utilisé pour l’échange adapté à la lecture automatisée des profils est le standard «Information Delivery Specification» (IDS) de buildingSMART. Il s’agit de la première ébauche du standard, son développement est soutenu activement par le projet Serveur Profil BIM.

«L’utilisation appropriée d’instruments techniques modernes tels que CAO 3D, BIM ou banques de données permet d’améliorer la communication grâce à des informations fiables, et ainsi la compréhension mutuelle de tous les acteurs du projet. Toutefois, pour utiliser au mieux les ressources en matériel ou en personnel, il faut aussi optimiser la collaboration entre la commande, l’étude et la réalisation. Le Virtual Design and Construction (VDC) est la base d’une collaboration optimale des équipes de projets, à savoir axée sur les objectifs et les valeurs et intégrant la gestion des informations (p. ex. BIM) et les formes de processus appropriées. Le Serveur Profil BIM joue ici un rôle central. Une fois que les intervenants se sont mis d’accord sur l’objectif du client et du projet, ainsi que sur le calendrier, ils peuvent définir l’échange des informations et organiser ainsi la collaboration de manière optimale. L’aspect décisif est ici l’intégration, au lieu de la confrontation. Cela concerne les systèmes physiques mais aussi sociaux, tels que la collaboration des organisations, des équipes et des personnes. L’Integrating Project Delivery (IPD) doit s’entendre comme une stratégie permettant d’optimiser au maximum un ouvrage pour l’utilisation. Elle intègre les groupes intéressés pertinents dans le processus d’élaboration. Les structures actuelles, généralement hiérarchiques, ne sont pas entièrement supprimées, mais complétées par des formes de collaboration globales basées sur le travail en équipe. Pour que ces mécanismes soient appliqués avec succès, il faut créer des incitations qui ne soient pas seulement financières.»

Vérificateur de modèle

La planification de l’étude nécessite, elle aussi, une grande attention. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir définir assez tôt qui fournit quelles informations à qui, quand, pourquoi et comment. Il existe à cet effet des vérificateurs de modèles externes capables de vérifier les informations sur la base de règles. L’utilisateur vérifie l’exactitude et l’intégrité des informations d’une partie d’ouvrage dans un fichier IFC, par rapport à un cas d’application précis. Il utilise comme référence de vérification les informations de partie d’ouvrage contenues dans le Serveur Profil BIM. Un profil correspondant a été créé à cette fin dans le Serveur Profil BIM. Ce profil définit notamment les propriétés que doivent comporter les parties d’ouvrage dans un modèle d’ouvrage pour pouvoir prendre en charge un cas d’application précis.